Pourquoi Domitien Ndayizeye est-il dans le collimateur du régime de Pierre Nkurunziza ? (par Athanase Karayenga)

Domitien NdayizeyePourquoi Domitien Ndayizeye est-il dans le collimateur du régime de Pierre Nkurunziza ?

Le 10 juillet 2003, tôt le matin, l’Etat-major de l’armée nationale burundaise recevait de ses éclaireurs placés en avant-poste d’observation, des renseignements très alarmants. Les combattants du Palipehutu-FNL qui attaquaient Bujumbura depuis une semaine, depuis le 7 juillet précisément, effectuaient une avancée décisive dans le quartier stratégique de Musaga. Les rebelles prenaient le quartier, maison par maison, rue par rue, et avançaient inexorablement vers le centre-ville de la capitale.

Certains témoignages, qui mériteraient toutefois d’être vérifiés et confrontés, affirment que cette attaque était menée en coordination stratégique avec le CNDD-FDD. Cette dernière rébellion devait attaquer la capitale par le nord. Ainsi, les deux rébellions auraient passé un pacte pour prendre Bujumbura en tenaille et entrer triomphalement dans la capitale à la manière dont les troupes de Paul Kagame ont pris Kigali après leur victoire sur l’armée et les milices qui ont perpétré le génocide des Tutsi au Rwanda en 1994.

Cette bataille, très bien préparée et conduite sur le terrain, selon le témoignage d’un officier de l’ancienne armée burundaise (Ex-FAB) qui a participé aux combats, devait être la der des ders, la dernière qui ne devait laisser aucun Tutsi survivant à Bujumbura. D’où le nom de « Simusiga » donné à cette « mère des batailles » qui se voulait finale. Mais que la rébellion a quand même perdue ! Grâce à Domitien Ndayizeye qui sauvait ainsi sa présidence et…… grâce au vent. On y reviendra plus tard !

Depuis une semaine donc, l’armée nationale bataillait durement pour repousser l’assaut contre Bujumbura. La bataille était rude et acharnée. Beaucoup de combattants y laisseront leur vie. Des cadavres de jeunes combattants du Palipehutu-FNL, notamment, ont été retrouvés dans le canal d’évacuation des eaux de pluie situé au milieu du boulevard du 28 novembre, l’ancien boulevard Mwambutsa IV, à la hauteur de la Maison de la Presse. C’est dire combien la rébellion avait avancé vers le centre-ville !

Les révélations d’un rapport de l’OMS

Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de l’époque indique que « la situation a été marquée cette semaine au Burundi par une attaque d’envergure dans le Sud de Bujumbura par les groupes armés des Forces Nationales de Libération (FNL) sur les quartiers Sud de Bujumbura (Musaga, Kanyosha et Kinanira) avec une soixantaine d’obus lancés sur le centre-ville.

Le bilan provisoire de ces cinq jours de combats (du 7 au 11 Juillet), poursuit le rapport, est d’environ 135 morts et 300 blessés.

Suite à l’attaque des groupes armés sur Bujumbura, ajoute le rapport, un déplacement important de populations a été observé au centre de la ville de Bujumbura. Ces déplacés qui sont autour de 22.000 personnes vivent dans des conditions de vie très déplorables. 

Ils se sont regroupés sur quatre sites répartis comme suit : site du Musée Vivant avec environ 10.253 déplacés, site du Petit Séminaire de Kanyosha avec 3.500 déplacés, site de Kinindo avec environ 2.200 déplacés et site du Monument de l’indépendance avec 6.200 déplacés.

Les 10 et 11 Juillet, souligne le rapport de l’OMS, il n’y a plus d’obus tirés sur la capitale Bujumbura et selon les experts, la situation semble maintenant sous contrôle et le FNL n’est plus une menace immédiate pour la ville de Bujumbura dans les jours à venir. »

En guise de conclusion, le rapport de l’OMS, indique que « pendant que la ville de Bujumbura subissait l’attaque des groupes armés, le Président de la République du Burundi, qui était en voyage à l’extérieur du pays, a continué son voyage espérant que son Vice-Président, Alphonse Marie Kadege, qui était présent dans le pays avait toute la maîtrise de la situation.

« Utilisez tous les moyens pour gagner la bataille »

En fait, selon le témoignage du même officier Ex-FAB évoqué plus haut, la source de tous les ennuis de Domitien Ndayizeye avec le régime de Pierre Nkurunziza provient du sort de cette bataille « Simusiga ».

Domitien Ndayizeye, ancien Président de la République, informé de la gravité extrême de la situation alors qu’il effectuait un voyage en Belgique, et, Alphonse Marie Kadege, son Vice-président, auraient payé la riposte très efficace de l’armée nationale à laquelle ils avaient donné une instruction formelle :« utilisez tous les moyens pour gagner la bataille » « Simusiga ». Domitien Ndayizeye et Alphonse Marie Kadege, sont donc « coupables », aux yeux du régime de Pierre Nkurunziza, d’avoir privé les rébellions hutu, le Palipehutu-FNL et le CNDD-FDD, de la victoire finale sur l’ancienne armée nationale dominée par les Tutsi.

En effet, pour la première fois depuis le début de la guerre civile de 1993, selon le témoignage de l’officier Ex-FAB consulté, l’armée nationale a déployé massivement des hélicoptères de combat, a pilonné les lignes avancées de la rébellion, a réussi à renverser la vapeur et à gagner la terrible bataille « Simusiga ».

Les ennuis de Domitien Ndayizeye, d’Alphonse Marie Kadege et de quelques autres personnes accusées de fomenter un coup d’Etat ont commencé avec leur emprisonnement à Mpimba. Arrêtés à quelques semaines de distance, respectivement le 31 juillet pour Alphonse Marie Kadege et le 23 août 2006 pour Domitien Ndayizeye, tous deux seront libérés le 16 janvier 2007 après une intense campagne politique, diplomatique et médiatique, en leur faveur, menée au niveau national et international. Le gouvernement, contrairement à ses affirmations mensongères, n’a pu fournir les preuves que ces personnalités politiques de premier plan étaient impliquées dans un même complot visant à renverser les institutions de la République.

Déo Niyonzima, un ancien responsable de « Solidarité Jeunesse pour le Développement » (SOJEDEM) une organisation de la société civile qui a été très active pendant la guerre civile de 1993 jusqu’au deuxième coup d’Etat de Pierre Buyoya de 1996, a été arrêté aussi dans le cadre de ce complot supposé en même temps que Domitien Ndayizeye et Alphonse Marie Kadege.  Cependant les trois présumés coupables ont subi des sorts différents au moment de leurs arrestations respectives.

Avant d’être jetés en prison, selon plusieurs témoignages concordants, Alphonse Marie Kadege et Déo Niyonzima, tous deux Tutsis, ont été torturés dans les locaux des services de renseignement et leur supplice aurait été filmé par l’actuel conseiller en communication de Pierre Nkurunziza, M. Willy Nyamitwe.

Quant à Domitien Ndayizeye, selon son propre témoignage, il devait être assassiné au moment de son arrestation et son corps devait être présenté au Procureur Général de la République à 15 :00 du jour de son assassinat.  Un stratagème sordide avait été imaginé. Ses assassins devaient déclarer au Procureur Général de la République qu’il avait été abattu en tentant d’échapper à l’arrestation.

Heureusement, Domitien Ndayizeye a échappé à l’exécution grâce à la confidence d’un des membres du commando chargé de l’assassiner. A l’arrivée du commando, l’ancien Chef de l’Etat a indiqué aux membres du groupe qu’il savait qu’ils avaient mission de l’assassiner mais qu’eux-mêmes ne lui survivraient pas longtemps.  Le commando surpris a pris peur et a conduit Domitien Ndayizeye au bureau du Procureur Général. Arrivé très en retard par rapport à l’heure prévue, celui-ci était lui-même très troublé de trouver l’ancien Président de la République vivant.

Les menaces de mort récentes proférées contre Domitien Ndayizeye par un cacique du CNDD-FDD, prolongent, en réalité, les persécutions qu’il a subies à cause de la victoire de l’armée nationale sur les rébellions qui s’étaient liguées pour mener la bataille « Simusiga » décrite plus haut.

Comme le rappelle Abbas Mbazumutima dans son éditorial publié par le site internet Iwacu le 28 juillet 2017, « M. Abdallah Sylvestre Ndayizeye, le coordinateur des ligues et mouvements affiliés au parti au pouvoir a déclaré, sous un tonnerre d’applaudissements des jeunes appartenant à la milice du CNDD-FDD : « Grand-père Domitien nous a insultés. Il n’a pas de leçons à nous donner. S’il n’arrête pas, nous allons nous occuper de son cas. »

Plus exactement, Abdallah Sylvestre Ndayizeye, homonymie troublante du reste, a déclaré que le CNDD-FDD « allait travailler sur Domitien Ndayizeye ». Dans le langage codé du « troisième mandat céleste » de Pierre Nkurunziza, « travailler » veut dire tuer. Une menace de mort explicite a donc été proférée contre Domitien Ndayizeye.

Certes, Domitien Ndayizeye a aggravé son cas, comme le relève d’ailleurs son pourfendeur, M. Abdallah Sylvestre Ndayizeye. Car l’ancien Président de la République a appartenu au CNARED, « une plateforme de ceux qui ont tenté de renverser le pouvoir en 2015. » Toujours cette obsession récurrente de Pierre Nkurunziza à invoquer des coups d’Etats fictifs ou réels comme le plus grand obstacle contre la pérennisation de son pouvoir dictatorial !

« Ne vous en faites pas, nous avons un plan pour eux aussi »

L’assassinat des jeunes membres du FNL à Muyinga, en juin 2006, a soulevé l’indignation de l’opinion et a interpellé Domitien Ndayizeye. En effet, l’ancien Président de la République a cherché à comprendre les raisons de ce drame épouvantable, de cette horreur innommable.

Un reportage d’Éric Manirakiza, effectué lors du verdict du procès qui jugeait les présumés coupables de ce crime et prononcé le 23 octobre 2006 à Mukoni, décrit en détail les conditions abominables du massacre de ces jeunes gens et donne l’ampleur du drame vécu par les victimes. Le récit d’Éric Manirakiza, alors journaliste à la Radio Publique Africaine (RPA), laisse le lecteur sans voix et a été publié par BBC World Service Trust.

« Avant que leurs corps, ligotés deux à deux, soient jetés de nuit dans la rivière Ruvubu, 31 jeunes affiliés au parti FNL » lit-on dans ce reportage, ont été d’abord mis en prison puis transférés dans le camp militaire de Mukoni à Muyinga, avant d’être livrés aux flots de la rivière et aux crocs des crocodiles.

Le procès pour juger ce crime a été organisé en octobre 2006 en l’absence du commandant du camp, le colonel Vital Bangirinama, qui a orchestré le massacre. Cet officier supérieur a été exfiltré sur ordre de Pierre Nkurunziza et, depuis 10 ans, il jouit d’une impunité totale et vit à l’étranger.

Pierre Claver Mbonimpa, dans son livre de confidences bouleversantes recueillies par Antoine Kaburahe, Directeur du Groupe de Presse Iwacu et intitulé « Rester debout », qualifie le massacre des jeunes affiliés au FNL à Muyinga de « crime fondateur du régime de Pierre Nkurunziza »

« Naïvement, déclare Pierre Claver Mbonimpa, comme de nombreux Burundais, je pensais que les exécutions froides, extrajudiciaires, appartenaient au passé, au maquis, à la guerre. Mais, apparemment, l’accession au pouvoir n’avait rien changé. Avec Muyinga, j’ai compris que nous avions là des hommes prêts à tout pour supprimer leurs rivaux et leurs opposants.

….J’ai compris que nous avions au pouvoir des dirigeants disposés à commanditer et à couvrir des crimes abominables. La suite me donnera raison, malheureusement. Avec le crime de Muyinga, pour moi, rien ne sera plus comme avant. » (Rester debout – page 77, Pierre Claver Mbonimpa, Edition Iwacu, 2017)

Domitien Ndayizeye, sans doute horrifié comme tout un chacun par le crime de Muyinga, a demandé à un homme d’affaires proche du CNDD-FDD, pourquoi, depuis l’arrivée au pouvoir de ce parti, seuls les Hutus étaient assassinés ?

L’homme d’affaires dont il n’est pas utile de révéler le nom dans cette chronique, lui a répondu froidement et franchement. « Le CNDD-FDD, déclara-t-il, éliminera tous ceux qui constitueront un obstacle à son maintien au pouvoir. Le parti de Pierre Nkurunziza, ajouta l’entrepreneur, est déterminé à rester au pouvoir pendant 40 ans au moins. Autant que l’UPRONAAutant que les Tutsi. »

Et les Tutsi précisément, reprend Domitien Ndayizeye. Qu’en ferez-vous ?

Ne vous inquiétez pas, nous avons aussi un plan pour eux !

Au moment de l’entretien avec Domitien Ndayizeye, réalisé en mars 2010, l’ancien Chef de l’Etat était lui-même candidat à la Présidence de la République. Alors qu’il avait promis à ses enfants qu’il ne s’engagerait plus jamais dans la bataille politique. Il reprenait le bâton du pèlerin, disait-il, parce qu’il estimait que la situation était grave.

« Si le CNDD-FDD gagne les élections de 2010, déclarait-il, adieu à la démocratie libérale au Burundi. Un régime totalitaire, à l’instar d’autres régimes africains, s’instaurera et l’alternance politique ne sera plus possible. »

Avec le recul du temps, chacun mesure, à la lumière de la tragique crise que traverse le Burundi depuis 2015, que les révélations de Domitien Ndayizeye étaient véritablement prophétiques. En effet, depuis « le crime fondateur de Muyinga », commis un an seulement après son accession au pouvoir en 2005, à la suite d’une élection démocratique et régulière d’ailleurs, Pierre Nkurunziza n’a pas cessé d’éliminer   systématiquement quiconque s’oppose à son pouvoir.

Hutu ou Tutsi. Peu lui importe. Ses opposants, selon sa propre expression en kirundi, « bazohera nk’ifu y’imijira ». Autrement dit, ils disparaitront comme de la farine dispersée dans le vent !

Quand le sort d’un pays bascule grâce au vent précisément !

Pour rappel. La bataille « Simusiga » fait rage. Les troupes du Palipehutu-FNL avancent inexorablement vers le centre de la capitale à partir des quartiers sud de Bujumbura. C’est la panique au sein de l’Etat-major de l’armée nationale. Domitien Ndayizeye, le Président de la République, Commandant en chef des Armées, est en voyage en Belgique. Sur le terrain, Alphonse Marie Kadege, Vice-président de la République doit gérer une situation épouvantable. Des milliers de déplacés quittent leurs quartiers. Les rébellions sont à deux doigts de la victoire.

Pour sauver la situation, Domitien Ndayizeye donne des instructions très claires à l’armée : « utilisez tous les moyens dont vous disposez pour gagner la bataille. » Et pour la première fois, les hélicoptères sont utilisés massivement pour pilonner les rangs de l’ennemi, selon le témoignage d’un officier Ex-FAB qui était sur le champ de bataille.

Au matin du 11 juillet donc, l’Etat-major du Palipehutu-FNL qui assurait le commandement de la bataille était signalé dans une maison à Musaga. Un hélicoptère de l’armée nationale reçoit les coordonnées précises de l’emplacement de cette maison et décolle du camp militaire proche de l’aéroport international de Bujumbura. Cependant, le temps qu’il arrive sur zone pour lâcher sa bombe, l’Etat-major du Palipehutu-FNL avait déjà bougé et se trouvait dans une autre maison plus en avant sur le champ de bataille.

L’hélicoptère largue la bombe et, à cause du vent du sud qui souffle sur Bujumbura en ce début de saison sèche, la bombe est déportée par le vent, dévie de sa cible initiale et tombe sur une autre maison. Par le plus grand des hasards, l’Etat-major du Palipehutu-FNL se trouvait dans cette maison pulvérisée.

Un autre point d’appui important de l’Etat-major du Palipehutu-FNL se trouvait, semble-t-il, dans une petite église protestante juchée au-dessus du quartier Gatoke de Bujumbura. Pulvérisée, elle aussi, par les hélicoptères de combat de l’armée nationale.

Le sort de la bataille, selon le témoignage de l’officier Ex-FAB, vient de basculer. La victoire a changé de camp grâce au vent favorable de ce 11 juillet 2003 !  Bob Dylan peut chanter. « The answer, my friend, the answer is blowing in the wind »

Le 10 août 2017, Athanase Karayenga

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