Le marketing de la peur (Par Daly Ngarambe)

664_36927149054_7371_nIl y a quelques temps, j’ai participé à une discussion très tendue sur twitter et dans laquelle des allusions aussi graves que celles liées au génocide et à la division ethnique ont été faites. Le sujet de départ était le discours tenu par Jacques Bigirimana lors d’une rencontre que l’ombudsman Burundais avait organisée avec les acteurs politiques du Burundi.

Il m’a paru utile de laisser passer deux semaines, le temps que les émotions vives se tassent, avant de revenir sur cet épisode qui, d’après moi, illustre de manière éloquente le jeu de la communication autour de la crise que le Burundi traverse.

Des propos retirés de leur contexte…

Le fil de la discussion commence le 7 juillet par la mise en ligne d’un extrait vidéo du discours de Jacques Bigirimana, président du parti FNL (https://goo.gl/wQkG73). L’extrait vidéo est publié par le directeur du groupe de presse IWACU, Antoine Kaburahe sur son compte twitter; il est de 2 minutes et 5 secondes, le discours entier lui, dure 14 minutes et 45 secondes.

Aucune mention n’est faite sur le contexte dans lequel se sont tenus les propos publiés, aucun lien n’est publié vers le discours complet et aucune allusion n’en est faite. Cette information avait pourtant été rendue disponible, 4 jours plus tôt, sur twitter par Jacques Bigirimana lui-même (https://goo.gl/f2LWH1) et sur youtube par le service de communication du parti FNL (https://goo.gl/FPLm1y).

Dans la vidéo complète, Jacques Bigirimana commence par apprécier le cadre et l’initiative de faire rencontrer les politiciens d’opinions différentes pour se parler en toute franchise afin de trouver des solutions de sortie de crise. Il donne les raisons qui, selon lui, empêchent la réunification des deux “ailes” du FNL pourtant issues d’un même parti et d’une même idéologie d’origine. Il parle d’un malaise lié à des non-dits et insiste dessus à plusieurs reprises. Il dénonce des calculs faits autour des accords d’Arusha et dans la préparation du coup d’Etat de 2015 en regrettant les vies qui ont été sacrifiées inutilement. Jacques Bigirimana soulève également la question de la peur qui habite les Burundais et particulièrement les Tutsi et insiste à deux reprises sur la nécessité de les rassurer autant que de développer le pays.

On peut ne pas aimer la personne en elle-même mais en remarquant qu’une grande partie de ses propos vise Agathon Rwasa, leader de l’aile du FNL qu’il ne reconnaît pas, Jacques Bigirimana donne à voir une importante évolution du jeu politique : le simple fait d’être de la même ethnie et de surcroît, issu d’un même parti, ne suffit pas pour se réconcilier. Il parle plusieurs fois de la nécessité d’avoir une lecture commune des jeux et enjeux du moment et de partager une vision des étapes à venir. De cette manière, il montre clairement que l’ethnie n’est plus suffisante pour fonder des alliances politiques. Et ainsi, le discours de Jacques Bigirimana participe activement à dé-légitimer les clivages ethniques comme seules variables de l’affrontement politique.

Le tweet d’Antoine Kaburahe racontera une toute autre histoire.

.. puis, re-définis autrement

Une vision politique: »C’est le temps du Hutu contre le Hutu, les autres questions ont été réglées ». J Bigirimana FNL

Tel est le texte de Kaburahe qui accompagne l’extrait vidéo (https://goo.gl/wQkG73). L’usage des guillemets fait croire qu’il s’agit d’une citation fidèle mais cela n’est, en réalité, pas le cas : la traduction du morceau tronqué est, elle aussi,… tronquée. Le sens qu’il en résulte n’est plus celui de l’orateur.

Orateur et pas auteur car, la phrase “la lutte du Hutu contre le Hutu” dont il est question ici, n’est pas de Jacques Bigirimana à proprement parler. Il cite une prédiction faite par Gahutu Remy (fondateur du parti PALIPEHUTU-FNL) des décennies auparavant au sujet des défis ultimes à relever avant que le Burundi ne soit totalement libéré : le temps où la guerre n’opposera plus le Hutu contre le Tutsi mais où le Hutu se battra contre un autre Hutu.

Après avoir donné les raisons qui, d’après lui, expliquent son opposition avec Agathon Rwasa, Jacques Bigirimana, affirme que cette prédiction s’est réalisée, que “la lutte du hutu contre le hutu” est le défi qui est entrain d’être “géré” en ce moment!.. Cela n’apparaît pas dans la traduction de Kaburahe. Il ne s’agit donc pas de “vision politique” comme le suggère le tweet mais de la lecture que fait Jacques Bigirimana de la situation présente en se basant sur les prédictions du fondateur du mouvement.

Sa vision politique est, elle, explicitée un peu plus loin dans la vidéo originale à peu près dans ces termes : “assurer la sécurité des Tutsi, assurer la sécurité du pays, développer le pays, combattre les problèmes de chômage”. Jacques Bigirimana ajoute : “c’est ça l’essentiel, c’est ça le programme”… Cette partie n’apparaît malheureusement pas dans l’extrait publié par Kaburahe.

Interpellé là dessus à plusieurs reprises comme ici (https://goo.gl/miyfBu) ou ici (https://goo.gl/hvsfzg), ou encore là (https://goo.gl/55XqQr), là (https://goo.gl/riSqRH), là (https://goo.gl/jLxgjp) et ailleurs… il refusera systématiquement de parler des parties ignorées, et évitera d’en débattre.

.. et finalement, placés dans un autre contexte!

Le tweet de Kaburahe est ensuite repris par Thierry Uwamahoro, un activiste politique de la diaspora, qui lui ajoute le hashtag #HutuPower et le commentaire “il n’y a pas d’autre mot pour cette idéologie” (https://goo.gl/pJdkKU). Le hashtag peut paraître anodin ou juste un peu excessif.., il est en réalité, beaucoup plus grave que le commentaire lui-même.

Le hashtag est un outil très puissant sur les médias sociaux. Codé avec un # au début, il est le système qui sert à catégoriser les informations et à les relier entre elles par le lien, le label, le thème, la catégorie définie. Indépendamment du contexte original, et de tout ce qui peut être dit ou publié ailleurs, ce simple hashtag, à lui tout seul, a fini d’établir le lien entre le discours tronqué + sa re-définition + son nouveau contexte avec tous les autres tweets passés et à venir contenant le même hashtag. Ceux-ci se rapportent quasi exclusivement au génocide Rwandais contre les tutsi : la boucle est bouclée!

C’est à ce moment là que j’ai interpellé Thierry Uwamahoro pour m’assurer qu’il assumait le raccourci qu’il empruntait (https://goo.gl/r5rNC2). J’ai explicité le “raccourci” auquel je faisais allusion pour dissiper toute ambiguïté (https://goo.gl/6e8wSo).. et espérer une réponse claire (https://goo.gl/vt8b6u)… je n’en ai jamais reçu!

Une stratégie de défense connue..

A partir de là, je savais ce qui allait suivre : que j’allais faire l’objet d’attaques en groupe (https://goo.gl/oXXgdf, https://goo.gl/VYpZLg , https://goo.gl/7LGi3u), que j’allais être accusé de cautionner la haine ethnique (https://goo.gl/uSCRAo, https://goo.gl/adTfoc, https://goo.gl/8Zknos), qualifié de “porte parole du régime” (https://goo.gl/AvWf7N, https://goo.gl/XgMEiH) et que cela allait probablement se coordonner et se propager “discrètement” dans des groupes whatsapp ou en messages privés. Une stratégie de défense de moins en moins efficace censée permettre d’éviter l’argumentation critique en faveur de l’embrigadement sectaire.

Les mots “embrigadement” et “sectaire” peuvent paraître excessifs mais c’est bien de cela qu’il s’agit : ce qui m’est reproché au fond, et qui le sera d’avantage après la publication de cet article, c’est de ne pas penser comme eux, de ne pas communiquer comme eux, de ne pas prendre position pour eux, et donc forcément, selon eux, de penser comme le pouvoir, de communiquer pour le pouvoir, de prendre position pour le pouvoir ».

J’ai eu du mal à retrouver les liens de toutes ces “attaques”.. ceux présentés ici sont essentiellement des tweets d’Antoine Kaburahe ou re-tweetés par lui, disponibles sur son espace twitter. Je n’ai malheureusement pas accès à ce qui s’est dit dans les groupes sur whatsapp ou en messages privés.. j’en imagine une teneur encore plus acerbe. Qu’importe! .

Au service d’un marketing de la peur

“Le marketing peut être défini comme l’ensemble des actions ayant pour objectifs d’étudier et d’influencer les besoins et comportements des consommateurs et de réaliser en continu les adaptations de la production et de l’appareil commercial en fonction des besoins et comportements précédemment identifiés” (https://goo.gl/Jwxhiy)

L’importance du client : “La mission du marketing en tant que discipline de gestion des organisations est de bâtir une clientèle et de s’assurer, à long terme, de sa fidélité soutenue, en posant au jour le jour et donc à très court terme, les gestes nécessaires au renforcement de sa satisfaction » (https://goo.gl/AHTEwh)

Sur twitter, si vous cliquez sur le hashtag #HutuPower, vous verrez que très vite il s’est ajouté de nouveaux tweets qui viennent étoffer la narration choisie et lui donner corps. comme ici (https://goo.gl/zozTNR), ici (https://goo.gl/NLtFKX) ou là (https://goo.gl/fkWtca). Aucun de ces nouveaux tweets ne mentionne la vidéo ou le contexte d’origine, juste l’extrait et sa re-définition. A chaque nouveau tweet, la narration-bis gagne sur la vraie histoire du départ et acquiert/développe sa légitimité. Le hashtag défini, peu importe le temps qui passe, les tweets pourront s’ajouter et se relieront entre eux.

La même fonction est assurée en insistant, SANS EXPLICITER, sur une partie de l’extrait : “ibindi twarabihejeje” traduite “les autres questions ont été réglées” par Kaburahe (https://goo.gl/wQkG73). De nombreuses personnes peuvent ne pas comprendre d’emblée les “questions” auxquelles il est fait allusion, cela se comprend parfaitement.. mais je n’ai absolument aucun doute que le journaliste Antoine Kaburahe, lui, a bien compris.

Le PALIPEHUTU dont est issu le FNL est un sigle pour (Partie pour la Libération du Peuple Hutu). Le fondateur du mouvement, Gahutu Rémy, avait défini la lutte essentiellement contre la ségrégation dont il jugeait que les Hutu étaient victimes et particulièrement la ségrégation dans l’enseignement secondaire et à l’université, la ségrégation dans l’attribution des terres, la ségrégation dans la fonction publique, la ségrégation dans l’armée et la ségrégation dans l’exercice du pouvoir suprême.

Gahutu Rémy avait conceptualisé sa vision des choses et l’avait traduit dans un enseignement idéologique du PALIPEHUTU. Dans cet enseignement, il expliquait que la lutte ne sera achevée que lorsque ces ségrégations auront cessé. Il avait également fait la prédiction que dans cette quête de libération, viendra un moment où des Hutu se battront contre d’autres Hutu. Son idéologie se poursuit en donnant des indications pour redresser le Burundi libéré. Parmi ces indications se trouvent la nécessité de garantir la sécurité des Tutsi, de leurs biens ainsi que leurs droits. Il parle également de développer le pays, de lutter contre l’oisiveté par un pacte social entre la population et ses dirigeants.

En regardant la vidéo entière, il est très aisé de comprendre que Jacques Bigirimana faisait allusion à ces enseignements; il le dit d’ailleurs à plusieurs reprises et cela ne pouvait échapper à la compréhension d’un journaliste expérimenté.

“Les autres questions” qui ont été réglées se rapportent donc au fait que des rapatriés retrouvent leurs terres, que les Hutu fréquentent maintenant les écoles et les universités, intègrent l’armée et la fonction publique sans discrimination et accèdent aux fonctions de chef d’Etat. Jacques Bigirimana considère, dans son discours, que ces éléments de la lutte ont été réglées.

L’orientation donnée à ces propos (https://goo.gl/HqZqqw, https://goo.gl/AzWCRc), l’insistance sur cette partie (https://goo.gl/Fsjrvp, https://goo.gl/88Ldak) et d’autres montages de ce genre (https://goo.gl/3TcaSb) sont faits sciemment pour suscitter la peur.

L’ironie du sort est que vers la fin de la vidéo, Jacques Bigirimana dénonce justement ces pratiques visant à instrumentaliser la peur à des fins inavouées (https://goo.gl/FPLm1y) et qu’avant lui, un grand journaliste Burundais disait qu’il appartenait aux journalistes “de vérifier, de recouper ce qu’on nous transmet, de faire la part des rumeurs et des faits.” c’était un certain, Antoine Kaburahe, Journaliste, Écrivain, Éditeur et Directeur du Groupe de Presse Iwacu.

28-07-2017, Daly Ngarambe
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