Bataille médiatique autour de l’évacuation d’opposants par l’UE en 2014

Suspected fighters are paraded before the media by Burundian police near a recovered cache of weapons after clashes in the capital BujumburaDepuis la publication, par des médias burundais, de documents détaillant l’évacuation en 2014 par l’Union européenne de deux lycéens et d’un défenseur des droits de l’Homme, le pouvoir en place s’est emparé de l’affaire, et veut y voir la preuve d’un complot.

La couleur est annoncée d’emblée: «Révélations troublantes-Documents à l’appui: implications de l’UE dans la tentative de « changement de régime » au Burundi.» Relayée sur le site de l’Agence Bujumbura News, l’enquête d’un mystérieux collectif nommé Burundi Facts se veut formelle: l’évacuation fin 2014 par l’Union européenne d’opposants au président Nkurunziza faisait partie d’un plan du Vieux Continent pour faire tomber le chef de l’Etat.

Scannés en fin d’article, les fameux «documents à l’appui», ne révèlent rien de compromettant. Il s’agit de contrats d’urgence finançant l’évacuation de deux lycéens dissidents du parti au pouvoir et d’un défenseur des droits de l’Homme. Il y est expliqué que ces derniers ont empêché un massacre au sein de leur établissement, puis réchappé à une tentative d’empoisonnement, avant de demander l’aide du défenseur des droits de l’Homme, Pacifique Nininahazwe, pour fuir le pays. Et l’Union européenne aurait financé ce départ pour leur éviter des représailles.

Fake news

Mais les interprétations des Burundi Facts vont bon train sur le sujet, et prennent des allures de fake news. Sans élément de preuve, les rédacteurs de l’article supputent que «les élèves ont succombé vite à la tentation des montants d’argent (que le militant des droits de l’Homme) leur proposait en vue de mener des actions de déstabilisation.» Et que les jeunes gens auraient été mis à l’abri à l’étranger par l’Union européenne pour «éviter des sanctions» provoquées par leurs grèves, poursuit le collectif proche du pouvoir.

Pour le gouvernement burundais, il s’agit de «faits graves imputables à la Délégation de l’Union européenne. (…) Par ces documents (les contrats d’urgence, NDLR), le gouvernement vient de se rendre compte et de trouver une réponse claire aux interrogations qu’il se posait sur les raisons des pressions politico-diplomatiques de l’Union européenne contre le Burundi et ses prises de positions toujours défavorables aux intérêts du Burundi», tonnait dans un communiqué le porte-parole du Gouvernement, Philippe Nzobonariba, mardi 6 juin 2017.

De son côté, sur le site de sa délégation à Bujumbura, l’Union européenne récuse «les fausses accusations de volonté de déstabilisation du Burundi», indiquant qu’elles «se basent sur une interprétation volontairement erronée d’un programme de soutien aux défenseurs des droits de l’Homme». Contactée par Géopolis Afrique, la délégation confirme l’authenticité des contrats publiés par Burundi facts, mais garantit qu’il «n’y a rien à cacher: la politique de l’UE reste de soutenir la démocratie et les droits de l’Homme et leurs défenseurs et ces contrats sont un moyen de le faire. Mais il est évident que nous n’avons jamais cherché à déstabiliser quelque régime que ce soit».

Bataille médiatique

«Le camp Nkurunziza sait utiliser la force, il est notamment constitué d’anciens maquisards. Mais ils s’y connaissent aussi en termes de bataille médiatique et maîtrisent bien les réseaux sociaux. Burundi Facts est un bon exemple de caisse de résonance de M.Nkurunziza», décrypte pour Géopolis Afrique Christian Thibon, professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Pau, et spécialiste du Burundi.

Et le chercheur de préciser le délicat contexte actuel: «La situation humanitaire est catastrophique, alors même qu’on est dans la période de l’année qui génère quelques revenus, avec la récolte de café. On constate des assassinats ciblés d’opposants : sous couvert de stabilité, il règne une insécurité létale dans le pays.»

Dans le même temps, le pouvoir tente aussi de montrer par tous les moyens qu’il contrôle la situation. «Je n’affirme pas que tout est rose ici, mais  si on compare aux autres pays, même en Europe, le degré de violence n’est pas nécessairement plus élevé au Burundi», insiste de son côté l’ancien ambassadeur du Burundi en Allemagne, Anatole Bacanamwo.

Renégociation du rapport de force

«Le gouvernement burundais est plus ou moins assuré d’avoir un soutien régional, garantit Christian Thibon, sachant que le Rwanda est en pleine campagne présidentielle et que les autres pays ont besoin de l’aval de Bujumbura pour le prochain accord ACP-UE. Le Burundi a besoin de l’aide économique de l’Union européenne, donc ce rapport de force est simplement amené à être renégocié.»

Cela fait déjà deux ans que ce pays de l’Afrique des Grands Lacs est en proie à une importante contestation suite à la réélection pour un troisième mandat – en violation de la Constitution – du président Pierre Nkurunziza, au pouvoir depuis 2005. Tandis que l’opposition, divisée, a renié la mission de médiation des Etats est-africains, la situation semble bloquée: des deux côtés, les tentatives d’assassinats et les attaques à la grenade se répètent, et les violences n’ont plus seulement lieu pour des raisons politiques. Touché par des sanctions internationales, le Burundi doit faire face depuis quelques semaines à une multiplication des cambriolages et vols de nuit dans les rues de la capitale, Bujumbura.

Par Noe Michalon | le 09/06/2017 à 15H30, http://geopolis.francetvinfo.fr

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