Des négociations en toute incohérence (par Natacha Songore)

Natacha SongoreA lendemain du 18ème sommet des chefs d’Etat de l’EAC tenu le 20 mai 2017 à Dar-es-Salaam, la question des négociations burundaises est à nouveau à l’ordre du jour. Une séance de ‘’briefing’’ à l’intention de différents groupes se tiendra du 24 au 25 mai.

Le dialogue, selon le terme consacré, était censé évoluer vers des négociations entre les ‘’parties prenantes’’ avec l’assistance de la médiation est-africaine. Mais le processus enclenché en décembre 2015 a traîné en longueur.

L’architecture des négociations n’est toujours pas clairement définie. Le gouvernement de Bujumbura, dont la mauvaise volonté n’est plus à prouver, a multiplié les manoeuvres dilatoires pour repousser une voie à laquelle il prétent ne pas être obligé. L’opposition quant à elle souffre d’un manque de cohésion. Dans ce cafernaum, vient s’ajouter les déclarations inquiétantes des présidents Museveni et Magufuli s’opposant à la prise de sanctions contre le Burundi par l’Union Européenne. Ainsi la crise burundaise servirait aujourd’hui de prétexte à une lutte contre l’impérialisme occidental? Ce ne sera pas la première fois que l’EAC se rend coupable de partialité par ses propos et ses prises de position. Déjà en décembre 2016, le facilitateur à la médiation Benjamin Mkapa traitait de fous ceux qui dénonçaient l’illégitimité du 3ème mandat de Pierre Nkurunziza.

Les négociations avec le gouvernement Nkurunziza sont-elles toujours une option envisageable comme voie de résolution de la crise? L’ont elles jamais été? Après réflexion et observation, je pense que non. Une immersion dans le contexte d’une consultation à Arusha m’a permis de saisir l’ampleur de la contradiction, l’erreur idéologique et stratégique que constituerait une négociation avec le régime de la terreur. Une erreur qui, si elle était commise, serait fatale pour la démocratie et la paix durable au Burundi. Mais comme d’autres peuples sous d’autres cieux et à d’autres époques, nous, citoyens burundais, sommes confrontés aujourd’hui au défi de nous hisser à la hauteur de nos ambitions, de prouver notre prétention à la prise en mains de notre destinée.

Contestation vs Négociation

Négocier avec le régime de Bujumbura revient dans un premier temps à le légitimer. Or, depuis deux ans, à longueur de journées, à coups de communiqués et de déclarations, de messages et d’interviews, les leaders de l’opposition, activistes, journalistes, citoyens n’ont eu de cesse de souligner le caractère illégal du 3ème mandat de Pierre Nkurunziza. Si les circonstances forcent à reconnaître le gouvernement de fait de Bujumbura, rien ne saurait soutenir l’idée d’une négociation avec celui qui, au nom d’une soif de pouvoir insatiable, s’est rendu coupable des pires atrocités et qui persévère dans ses voies criminelles.

Par ailleurs, ne serait-ce pas renier l’esprit de résistance du mouvement de contestation pacifique de mai 2015? Des négociations ‘’respectueuses de l’Accord d’Arusha’’ comme il est évoqué dans nombre de documents ne sont-elles pas au final qu’un jeu de mot? Comment ne pas y voir de contradiction lorsque l’application de cet accord est soumis à négociation? Qui dit négociation dit compromis. Un compromis que la résistance pacifique de 2015 s’était refusée à faire.

Depuis le début de la contestation, les citoyens burundais ont tenté de résister contre le coup de force de Pierre Nkurunziza. Malgré l’oppression et l’exil, la mobilisation citoyenne s’est poursuivie. Dans les réunions formelles et informelles, dans les médias, sur les réseaux sociaux,… Et pour certains dans le maquis.

N’en déplaise aux âmes bien pensantes, il faut noter que la résistance armée trouve son fondement dans le terrorisme d’Etat exercé par le régime Nkurunziza et l’inertie de la communauté régionale et internationale. Une guerre que personne ne désire mais qui semble incontournable si la situation continue à se détériorer.

Les récentes démonstrations de haine, signes nazi des forces de police, menaces de viols, gourdins brandis par les miliciens imbonerakure, chars militaires en position de combat, sont autant de signes inquiétants sur les intentions du dictateur. C’est aussi un excellent indicateur du niveau de panique dans lequel est englué le régime en perdition. Pierre Nkurunziza et ses acolytes sont conscients que le temps joue en leur défaveur. Les ressources du pays s’épuisent. L’économie est au plus bas. Les assassinats se poursuivent. Par contre, ils ne sont pas sans ignorer que la mise à exécution de leur menace insidieuse de génocide généralisé sonnerait le glas d’un pouvoir qu’ils ont tant de mal à maintenir. Ils ne sauraient non plus tenir longtemps contre une résistance interne qui s’organise et qui, comme le FOREBU, officialise déjà son intention de libérer le pays.

Quelle issue reste t-il donc au régime Nkurunziza?

Qui aurait aujourd’hui intérêt à négocier si ce n’est le régime Nkurunziza? A qui profiterait la formation d’un gouvernement d’union nationale? Peut-on compter sur l’opposition pour résister aux pressions et aux tentations d’une union avec le régime meurtrier?

La première question à se poser est qui négocierait avec qui? Quelles sont les parties prenantes? La réthorique gouvernementale consiste à faire croire au monde que la crise cache une lutte de pouvoir. Négocier, ou comme le veut son euphémisme convenu, ‘’dialoguer’’ avec le gouvernement de Bujumbura revient à soutenir pareille affirmation. C’est travestir la vérité, trahir la cause de la contestation citoyenne et surtout détouner l’attention de la responsabilité du régime dans cette énième crise que traverse le pays. Une responsabilité qu’il est pourtant seul à porter. Et pour laquelle il doit répondre. Le fera t-il s’il lui est permis de négocier?

La justice en jeu

Pour les citoyens qui souffrent au Burundi et en exil, pour tous les jeunes qui voient leur avenir confisqué et terni, l’enjeu est crucial. En 2017, l’on devrait pouvoir leur affirmer sans sourciller qu’on ne négocie pas avec un régime terroriste. Qu’un président ne peut en toute impunité retourner les forces de défense et de sécurité contre sa propre population. Qu’il n’est pas en droit d’entretenir une milice qui tue, viole et pille sous ses ordres. Qu’il ne peut en aucun cas être excusé ni toléré. Que les organisations régionales et internationales ne sauraient se racheter bonne conscience dans l’organisation de négociations biaisées et vouées à l’échec.

Si le monde n’aura eu de cesse de nous renvoyer l’image de citoyens de seconde zone, nous ne saurions nous prêter plus longtemps à cette supercherie.

Une autre erreur serait d’oublier l’influence morale du médiateur et donc des partenaires sur l’issue des négociations. Comment ignorer les signes d’impatience de la région et de la communauté internationale? Des signes qui laissent à penser que trop de temps et d’argent auraient déjà été consacrés à la crise burundaise. Les déclarations des présidents Museveni et Magufuli n’augurent rien de bon sur le résultat des prochaines tractations. Une solution vite expédiée est à craindre.

Le facteur temps qui semble être au coeur des préoccupations de tous, ne serait-il pas au contraire le meilleur allié des défenseurs de la démocratie? Si l’on peut soupçonner certains de vouloir faire l’économie d’une révolution, la majorité s’accordent à reconnaître le danger d’une solution en voie de garage, d’un placebo qui ramènerait le pays à la case départ dans quelques années.

Comme justification à la participation à des négociations aussi périlleuses, certains invoquent le soucis de protéger la population retenue en otage par le régime terroriste. Si l’intention est vraie, le résultat est loin d’être une certitude. Le régime cesserait-il ses crimes? Démentirait-il ses milices? Rien de plus incertain.

Dans un tel contexte, comment considérer les négociations comme un moyen de pression efficace? Dans un monde schizophrène où la justification morale et juridique n’est pas décisive, quand la puissance de feu n’est pas à son avantage, de quelle force dispose t-on pour négocier? Quels compromis seraient faits au nom de la paix? Ne risquerait-on pas encore une fois d’entérriner l’impunité? En supposant que l’on ignore la compromission idéologique que constituerait de telles négociations, comment ne pas voir l’erreur stratégique qu’elles peuvent constituer à ce stade?

L’alternative aux négociations serait encore l’application de la justice internationale. Les crimes contre l’humanité commis au Burundi relèvent aujourd’hui de la compétence des juridictions internationales. Mais sera t-il permis à la cour pénale internationale de faire correctement son travail? Ou assistera t-on à un nouvel exemple de solidarité négative de la part de certains Etats de la région et d’Afrique?

Les autres scénarios probables de dénouement de la crise burundaise semblent aussi dépendre du facteur temps. Empétrée dans ses contradictions et les méandres de sa géopolitique, la région n’interviendrait éventuellement qu’en tout dernier ressort. Trop tard selon les observateurs. Comme en cas de génocide généralisé.

Une victoire de la résistance armée quant à elle est encore soumise au développement d’un leadership politique fort, fédérateur et rassurant.

Mais dès aujourd’hui, tout leader de la contestation fait face à un défi historique. La manière d’écrire notre histoire a autant d’importance que la résolution en elle-même. A t-on conscience de sa propre légitimité? Le leadership qui libérera le Burundi de l’injustice et des maux qui le rongent peut-il se construire sur des incohérences et des contradictions? Qui oserait dire que les revendications de 2015 ont changé? Au contraire, elles se sont renforcées. Au respect des textes fondamentaux et de la démocratie s’est ajouté le devoir de justice envers toutes les victimes de la répression Nkurunziza.

Les divers obstacles et difficultés rencontrés sur le chemin vers la victoire nous renvoient face à nous même. Qui sommes-nous? De quel bois sommes-nous fait? Accepterons-nous de plier sous les assauts de la haine?

En ces temps d’incertitude, qui pourrait conduire le pays vers la paix, la démocratie et la justice? A quand un leadership en totale rupture avec l’ancien système? Un leadership qui pense son avenir autrement que par la terreur et la compromission. Un leadership à l’image des révolutionnaires qui ont jalonné l’histoire: Sankara, Che Guevarra, Lumumba, Rwagasore. Des hommes libres qui ont toujours refusé la soumission à l’oppresseur.

Une génération dont la force se construit sur une prise de conscience de sa véritable identité. Ni ethnique, ni régionale, ni religieuse. Mais bien rundi avec ses valeurs et ses principes. Ses codes et ses interdits. Une génération caractérisée par un engagement constant, une imperméabilité aux manipulations et une détermination inébranlable. Une génération pour qui la justice se réclame, s’exerce mais en aucun cas ne se négocie.

22 mai 2017, Natacha Songore, via facebook

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7 commentaires sur “Des négociations en toute incohérence (par Natacha Songore)

  1. Merci Natacha,
    La réalité dont tu viens de parler est unique et jusqu’à présent aucun politicien ne l’avait dit
    1) Qui négocie avec qui: négociation égale partage du pouvoir est-ce le besoin? ou le besoin est le retour à la constitution et accord d’arusha et la justice pour tous les crimes sans distinction?
    2) qui mène réellement aujourd’hui ce combat noble? est-ce les différents précédents criminels décus par des non positionnements ou perte d’autres avantages? ou ça devrait être des gens de mains propres depuis leur existence- du moins en politique et en affaires?
    3) Le leadership du combat? est-ce ces gens qui passent leur temps à se discréditer mutuellement? ou des gens qui savent supasser leurs intérêts personnels au profit de sauver les intérêts de la nation et des burundais et étrangers vivants au Burundi au prix même d’aucun positionnement si ce n’est que celui apprécié et donné par les burundais en reconnaissance?
    4) les burundais qui aspirent à être sauvé sont-ils ceux que nous voyons aujourd’hui? qui ne compatissent à rien pour vu que le drame ne s’est pas produit dans leur famille? qui ne peuvent même pas se priver de quelque chose comme contribution au combat? qui ont un voile sur leurs yeux à la sortie des classe pour voir combien les enfants ont une faim indescriptible suite à la misère de leurs parents? qui se sont résolus à une rigolo peur imposée stratégiquement face aux faibles imbonerakure gardiens des chèvres, marchands ambulants de sachets, ramasseurs de déchets, bref des gens qui n’ont et qui savent eux mêmes qu’ils n’ont aucune force et qui multiplient à la place des intimidations? les burundais à sauver sont-ils ceux là qui oublient maladroitement que même l’autre bien aîmé et bien placé a une vie ici au burundi qui pourrait basculer en une seconde, a des biens qui pourraient disparaître comme ceux des autres…..? ces burundais sont-ils ceux qui ne voient pas que le temps élastique à la résolution du problème burundais consomment plus de vies humaines par la mort et la faim?
    Les réponses à ces questions vont contribuer à sauver le burundi.

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  2. Ketamine ou midazolane?
    Ce qui est sûr Mme n’est pas dans ses capacités de bien penser.
    Vrai rêve en pleine journée.
    Courage quand même.
    Être en dehors de soi et pouvoir prendre la plume n’est pas pour n’importe qui.
    Question un peu perso: vous fumez quoi et depuis quand?

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  3. Cet article et le commentaire de Jean Habonimana montrent que nous sommes nous-mêmes nos problèmes.
    Quand vous n’avez jamais géré une équipe ou un groupe d’hommes ou une famille la théorie idéale que vous annoncez comme manière de gérer les hommes devient un problème pour vous. Car il y a ce qui est idéal qui est différent de ce qui est réel sur le terrain.
    Je suis très mal placé pour juger les Chefs d’Etat. Si j’avais été Chef d’Etat je saurais quoi dire, mais je ne l’ai jamais été.
    Mais quand de loin je considère les problèmes relatifs à la gestion des hommes, j’ai un profond respect envers les Chefs d’Etat.
    Ce sont des hommes comme nous, mais je reconnais qu’ils ont des nerfs solides.
    Une chose à laquelle vous n’avez probablement jamais pensé parce que vous voyez les honneurs:
    Le plus grand prisonnier dans un pays est le Chef de l’Etat.
    Un paysan se lève et va garder ses vaches ou travailler dans ses plantations et rentre librement quand il veut sans protocole.Le paysan est plus libre que le Président n’est-ce pas ?
    Pour le moment en Afrique de l’Est, Son Excellence Museveni a plus d’expérience en matière de gestion des hommes que tout le reste vue son parcours.
    Nos jeunes devraient se rapprocher de tels hommes pour apprendre et améliorer en cas de besoin ce qui n’a pas été bien fait.
    Malheureusement sans aucune expérience en matière de gestion des hommes nos jeunes tiennent un langage sans respect envers les aînés (Chefs d’Etat). Ils parlent en s’appuyant sur des théories idéales (droit de l’homme, démocratie,bonne gouvernance,etc.) lues dans les ouvrages mais qui ne sont appliquées nulle part au monde (même pas à l’ONU).

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  4. Merci infiniment pour une pensée aussi profonde et éloquente. Cette parole captivante d’une femme engagée, je me permet de la dédier à Charlotte Umugwaneza, une mère massacrée à coup de couteaux et que les DD ont arrachée à l’affection de ses petits enfants dont la vie est à jamais détruite. Son crime était d’être membre du MSD, de s’opposer pacifiquement au 3ème mandat et de militer pour la bonne gouvernance dans l’OLUCOME. Nous ne devons jamais oublié ces mères. Le régime DD a décidé en âme et conscience de provoquer d’autres orphelins pour venger sur des innocents leurs pères suppliciés en 1972 ce qu’est une perversion de toute morale humaine et de la tradition burundaise qui conseille d’interrompre le cycle de violence pour ne pas ajouter le mal au mal.

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