Rwanda, Burundi, RDC : le triangle malade des Grands lacs face au risque d’embrasement général

gerard-prunierSi les conflits internes que connaissent la République démocratique du Congo, le Rwanda et le Burundi sont de natures très différentes, ils ont des points de contact. Il est à craindre que les dirigeants de ces trois pays instrumentalisent les violences et les tensions pour éviter de remplir des obligations démocratiques auxquelles ils tentent tous d’échapper.

Atlantico : Alors que des élections présidentielles doivent se tenir en RDC – la Constitution empêchant Joseph Kabila de briguer un troisième mandat – ce dernier semble manœuvrer pour faire « glisser » le calendrier électoral afin de rester au pouvoir après la fin de son mandat. Alors que le pays n’est jamais parvenu, depuis vingt ans, à faire cesser le conflit à l’Est, comment décrire la situation actuelle en RDC ?

Gérard Prunier : Le trucage que prépare Joseph Kabila – et on peut être sûr qu’il ne reculera pas et ne se contentera pas de simplement déposer son costume de président le 31 décembre – rentre en phase avec un autre besoin de trucage venant du Rwanda. En effet, le président Kagamé qui a été réélu – probablement jusqu’au XXe siècle –suite aux modifications de la Constitution qu’il a opérées n’est pas confronté aux mêmes difficultés que M. Kabila, mais il fait face à un problème de légitimité interne étant donné qu’il représente un groupe ethniquement minoritaire.

Si M. Kagamé s’appuie sur un fort soutien international, sur le plan intérieur, la situation est beaucoup plus problématique. Une tension militaire arriverait donc pour lui – tout comme pour M. Kabila – à point nommé.M. Kagamé et M. Kabila ont donc, malheureusement, le même intérêt : qu’un conflit se crée entre le Nord-Kivu et la province orientale sur la frontière rwandaise. Un tel conflit n’est pas très difficile à bricoler étant donné que la région grouille de chômeurs armés et qu’en dix ans –l es élections ayant amené M. Kabila au pouvoir datant de 2006 – la paix n’est jamais revenue sur la frontière orientale de la RDC.Ainsi, il y a une sorte de gisement de déstabilisation politique qui serait utile aux deux chefs d’Etat. Il est évidemment à craindre qu’ils ne l’utilisent.

A la fin des années 1990, la RDC a été le terrain d’une grande guerre africaine, à laquelle l’Angola, le Zimbabwe, la Libye, le Rwanda ou encore l’Ouganda ont participé. En quoi la situation de la RDC est-elle particulièrement importante en Afrique ? Quels sont les risques de voir aujourd’hui la situation du pays dégénérer au niveau continental ?

La situation géographique de la RDC explique son importance. Frantz Fanon (ndlr : psychiatre et auteur français) disait « L’Afrique a la forme d’un revolver dont la gâchette se trouve au Congo ». La RDC est un pays-continent qui touche au Nord à la grande forêt, au Sud aux pays de la savane qui descendent jusqu’à l’Afrique du Sud, dans les montages de l’Est à l’Afrique orientale des Grands lacs, et qui a une façade Atlantique partagée avec toute l’Afrique occidentale.Pour comprendre la situation, il faut regarder les jeux de lutte et d’influence entre Kigali, Kinshasa et Bujumbura. Le « joker dans le paquet de cartes », c’est M. Nkurunziza qui a violé la limite du nombre de mandats qui lui était constitutionnellement autorisé au Burundi. Son maintien au pouvoir par la force –et le fait qu’il tue pas mal de gens – a donné lieu à un mouvement d’opposition général dans le pays.Aujourd’hui, nous restons prisonniers d’une grille de lecture qui est celle de l’opposition Tutsis-Hutus. Si elle a encore une certaine pertinence, il faut rappeler qu’au Burundi, le régime est dominé par des Hutus et que la plupart des opposants sont eux-mêmes hutus. Au Rwanda, le régime est dominé par les Tutsis et la plupart des opposants – du moins ceux qui sont actifs – sont eux-mêmes tutsis. En fait, les grilles de lecture qui étaient valables dans les années 1990 et qui ont mené au génocide de 1994, sont totalement tordues à l’heure actuelle. La situation est beaucoup plus compliquée que ce qui prévalait il y a vingt ans.

Kagamé soutient au Burundi une opposition tutsi qui n’est pas particulièrement populaire et qui est en bascule parce que les « vrais » opposants sont des hutus. Cela ne signifie pas qu’il n’y a pas aussi des opposants tutsis mais on ne peut résumer la situation entre des opposants appartenant à un groupe ethnique et des partisans du gouvernement appartenant à l’autre. Si tous les partisans de M. Nkurunziza sont effectivement des Hutus, ils sont en fait probablement en minorité et il y a en face d’eux aussi bien des Tutsis que des Hutus.La situation entre Kinshasa, Kigali et Bujumbura est triangulairement malade. Il y a un vrai danger de globalisation de trois conflits complètement différents mais qui ont un point de contact : la violence, les chocs, et les problèmes sont positifs pour les régimes qui peuvent se nourrir de cela pour éviter de remplir des obligations démocratiques auxquelles ils tentent tous d’échapper.

Comment les difficultés à construire la paix dans la région des Grands lacs peuvent-elles s’expliquer ? Comment se fait-il que la Monusco, mission de maintien de la paix des Nations Unies la plus importante (plus de 20 000 hommes), la plus coûteuse (budget annuel de 1,4 milliards de dollars) et présente depuis 17 ans en RDC, ait produit si peu de résultats ? L’arrivée de la Chine, comme large investisseur dans la région, a-t-elle modifié la donne ?

Les Nations Unies sont incapables de faire avancer la paix dans la région. L’instrument est totalement inadapté. C’est de la foutaise ! Il est impossible de fabriquer la paix sans une source solide dans le pays où vous voulez la fabriquer. Croyez-vous que si les Allemands étaient restés nazis en 1945, on aurait eu une Allemagne démocratique ? Non, la situation a pu évoluer parce que l’Allemagne elle-même a changé. On ne peut pas fabriquer de la paix parachutée de l’extérieur : on peut favoriser des éléments politiques, économiques, sociaux, ethniques, religieux etc. qui vont dans le sens d’une Constitution démocratique et d’une amélioration de la situation mais on ne peut pas s’y substituer. Or, toute l’erreur des Nations Unies – qui se poursuit en ce moment au Soudan du Sud – est de dire qu’on peut faire la paix à la place des gens qui vivent dans le pays. C’est un rêve ! Il n’est pas possible de se substituer à la population d’un pays pour lui faire faire ce qu’elle ne veut pas faire. La Monusco pédale dans la choucroute depuis dix-sept ans.

Quant à l’arrivée de la Chine, ça ne changera strictement rien. La Chine est un pays impérialiste classique : elle a des intérêts économiques et se moque totalement du confort, du bien-être et de la démocratie dans les pays où elle se trouve.

Propos recueillis par Emilia Capitaine

6 réflexions sur “Rwanda, Burundi, RDC : le triangle malade des Grands lacs face au risque d’embrasement général

  1. Merci beaucoup Mr Jean Jeacques!  » Si la barbe était la marque de l’intelligence, la sourris en serait gérant « ! Notre Gérard peut donner cours aux autres mais pas à toi ou aux autres citoyens africains qui n’ont pas encore compris les vraix énnemis de notre Afrique émérgeante!

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  2. Oh pauvre Gerard Prunier! Meme 20 ans après avec toutes vos connaissances vous n’etes pas a meme de realiser que l’Afrique des decennies 80 et 90 est tres differente de l’Afrique de l’ere digitale. Il ya des facteurs qui n’existaient pas a l’epoque mais qui pour le moment jouent un grand role dans la configuration politique de nos societes, je citerais par exemple: l’emergence de la classe moyenne, le nombre de personnes ayant fait les etudes secondaires et superieures qui accroit de jour en jour , le role croissant des medium de communication ( medias sociaux, presse liberalisee,…) et de la societe civile, les centres urbains catalyseurs de changements, etc,… Affirmer gratuitement que Kagame fait face à un problème de légitimité interne étant donné qu’il représente un groupe ethniquement minoritaire est totalement biaisee. J.Habyarimana qui soi-disant representait la majorite ethnique n’a jamais organise et gagne une election libre et democratique pour ainsi dire. Que craignait-il? Pourquoi penses-tu que les populations continueront a voter sur des bases purement communautaires quand ils se rendent compte de l’efficacite du gouvernement dans la resolution de leurs problemes quotidiens quoi que le ched de l’etat soit ethniquement different. Ne continue pas a nous prendre pour des cons quand meme!

    Une autre affirmation qui a mon point de vue manque de fondement est de vouloir mettre dans le meme sac nos trois pays en disant que leur point de contact est la violence, les chocs, et que les problèmes sont positifs pour les régimes qui peuvent se nourrir de cela pour éviter de remplir des obligations démocratiques auxquelles ils tentent tous d’échapper. Mais a vrai dire qu’est ce qu’est ce dieu, cette solution a tous nos problemes, ce remede a tout nos maux qu’est la democratie? pourquoi pendant la periode coloniale les puissances tutelaires ne nous ont pas appris cette democratie vue les vertus qu’ils nous ventent maintenant? Pourquoi a la veille de nos independances la Belgique combattaient exactement le vrais democrates? N’est ce pas que c’est leurs pions qu’ils ont installes au pouvoir afin de continuer la colonisation indirectement? Les temps ont revolu Mr. Gerard!

    Mais au moins sur une chose je suis d’accord avec Mr. Gerard Prunier c’est que les Nations Unies sont incapables de faire avancer la paix dans la région. Elle est totalement inadapté. C’est vrai, laissez nous la paix et nous saurons comment en decoudre avec des dirigeants non performants. Le temps des revolutions assistees comme disait J.P Harroy n’est plus de mise.

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    • Monsieur J-J, arrête de vouloir manipuler les gens, ce monsieur sait bien ce qu’il est entre de dire. Vouloir nier la réalité c’est votre mot d’ordre dans votre négationnisme, Mais vous vous trompez , car la vérité finira par vous attrapez. Et qui vivra verra.

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      • Mais Mr. Kagabo apportez des elements qui dementissent mes propos. Si non pourquoi me traiter de negationniste sans preuves? Je dis bien que les temps ont revolu. Et une autre chose que nos soi-disant experts des grands lacs ignorent c’est que le Burundi et le Rwanda sont eux memes differents (faux jumaux comme disait l’autre) et en plus de cela ils sont differents enormement d’autres pays limitrophes car n’etant pas creation des colons. Le fait qu’au Rwanda tout de meme au Burundi on parle la meme langue, avons la meme culture et religion ( traditionelle et importees), n’avons pas d’exclusivite territoriale pour une quelconque ethnie , avons ete faconne dans notre psyche par un pouvoir monarchique multiseculaire, l’impact des mariages mixtes, etc….sont des facteurs dont l’impact a categoriquement echappe a nos soi- disant experts. Comment expliquerez vous qu’apres le terrible genocide de 1994 ainsi que la campagne de haine qui l’a precede on voit encore des mariages mixtes au Rwanda? Comment expliquerez vous que les Hutu du Rwanda en general ne se sont pas leves contre le pouvoir du FPR comme l’y attendaient ces experts ainsi que le leadership du Hutu power et voila 20 ans viennent de s’ecouler? Comment expliques tu qu’au sein du CNDD FDD il y ait toujours des Tutsi ou que dans le CNARED Hutu et Tutsi s’y frottent? Ces elements ainsi que beaucoup d’autres montrent que ces deux pays constituent un cas special qui peut servir d’ecole a ces specialistes ainsi qu’a nos politiciens car souvent ils ont sous estimes leur impact ce qui les a conduit a des deboires pour ces derniers ainsi qu’a des affirmations gratuites et biaisees pour les premiers.

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  3. L’article ne parle pas de pluralisme d’idées politiques du tout ! Les auteurs (interlocuteurs), parlent d’une Afrique ethnique! Rien sur le progrès socio-économique… , rien sur la vraie démocratie. A mon avis ils rêvent ou velent d’une éternelle Afrique »ethnocratique ».
    Le départ est là n’en déplaise aux ennemis de l’Afrique, le signal est donné et on a quitté les « sterling-blocks »!!

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    • Vous avez raison. C’est ça l’éternel analyse, expertise, connaissance, visiteur en Afrique.
      L’Afrique en fait, après la colonisation, est restée … Le rwanda actuel et le Burundi, franchement, il y a des comparaisons? Le Burundi et la Rdc ou les trois pays, c’est… Mais, pour échapper aux responsabilités de chacun, on mélange tout. A ce moment, tout est vu dans un même angle et l’incompréhension est installée.

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