2016 – Journal d’un Patriote X: Le voyage

2016 ; JOURNAL D’UN PATRIOTE X : LE VOYAGE

afp-regional-summit-urges-burundi-election-delay-halt-to-violence_crop1433167894746.jpg_1718483346« Surtout, soyez toujours capables de ressentir au plus profond de votre cœur n’importe quelle injustice commise contre n’importe qui, où que ce soit dans le monde. C’est la plus belle qualité d’un révolutionnaire. » Che Guevara, mars 1965.

Je me prépare. La nuit passée, j’ai parlé à ma cousine Aline qui me raconte évidemment les ragots d’usage, un rituel africain contre lequel aucune guerre ne pourra mettre fin. Un sentiment de familiarité m’envahit à l’écoute des derniers mariages, dots, levées de deuil. Pour une fois, je n’entends guère parler de disparition de gens que je connais ou de membres de ma famille. Avec des racines remontant à Mugamba et une partie de ma jeunesse passée à Musaga et Ngagara, à moi seul, je compte plus de 10 personnes qui ont déjà été emportées par le pouvoir sanguinaire de Bujumbura. 10 hommes et femmes, officiers de l’armée régulières, des jeunes avec qui j’ai jadis joué au foot dans les avenues poussiéreuses de Musaga, Quartier 2, 3 et 4 de Ngagara. Pas de nouvelles signifie un léger répit, un sommeil à peine entrecoupé de ‘bip » des quelques 300 messages WhatsApp que chaque burundais reçoit en moyenne depuis le début de la crise. Mon attention se reporte sur Aline qui m’annonce que le nombre de vacanciers s’est particulièrement accru cette année, et qu’une nouvelle boite de nuit vient de s’ouvrir, pas très loin du fameux « Toxic». Eberlué, je lui demande si les jeunes de nos quartiers huppés de Rohero, Kiriri continuent à sortir, et elle, sans hésitation de me répondre : « bien sûr, none ntuzi abarundi ? ». Cette phrase, à elle seule, semble contenir l’explication finale à nos actes manqués : « Ntuzi abarundi » ? Ainsi expliquons-nous nos virées en boites lorsque nos frères des quartiers modestes dits « contestataires » comme Musaga, Cibitoke, Mutakura, Nyakabiga, etc.. restent barricadés chez eux ou sont enlevés, torturés et meurent dans les geôles de Bujumbura.

« Ntuzi abarundi » est la réponse à une question qu’un ami a osée demandé une fois : « Mbe ni kuki umengo abantu baraca depensa amahera menshi mumanza, nti babona ivyo turimwo ? » ? A traduire ainsi : « Pourquoi est-ce que les gens continuent à dépenser autant d’argent pour des festivités lorsque nous avons plus de 300,000 réfugiés ? Lorsque nos femmes se font violées et nos frères enlevés ?

Je me rappelle encore une fois le nombre de festivités organisées par nos chères familles burundaises exilées dont le montant exorbitant pourrait aisément nourrir, habiller les centaines de milliers de réfugiés que compte la région. Des montants murmurés à travers diverses conversations passant, comme d’habitude, de pays à pays, de continent à continent. La honte, familière, comme un habit familier, revient….

Peut-être que la réponse se trouve dans le besoin d’oublier parfois, se réfugier dans notre quotidien social, en espérant que la région, la communauté internationale, ces groupes armés dont nous entendons les noms divers amèneront la solution à cette crise qui semble s’enliser depuis un an. Ou peut-être est-ce que la réponse se trouve ailleurs : dans l’absence de solidarité, la conviction superficielle que tout rentrera dans l’ordre, comme cela a toujours été le cas, d’une façon ou d’une autre. Le fatalisme culturel (ou serait-ce son cynisme ?) d’un peuple qui a toujours vu un petit groupes d’éclairés opérer sans demander son avis…Je me refuse d’y penser, d’y croire. En attendant, ceux qui sont toujours à Bujumbura vont à la messe, vaquent à leurs occupations et nos jeunes des villes sortent le soir.

Me voici maintenant, 24h plus tard à embarquer sur un vol KLM, qui doit m’emmener d’abord dans un pays occidental pour visiter des amis et quelques membres de ma famille pendant 24h avant de m’envoler vers une Afrique que, sauf de manière épisodique, je n’ai plus revue depuis plus de 20 ans. Je me retrouve, encore une fois, entouré des miens. Sensation réconfortante. C’est vrai que nous sommes réputés être bons vivants, très hospitaliers, solidaires, particulièrement en période de deuil. J’échange avec deux de mes amis de collège, on parle famille, enfants, quid dont l’ainé va l’Université, finit son secondaire etc…et soudain, le sujet revient, comme un mal de tête que l’on essaie d’oublier mais qui revient toujours : « none bigeze he ? « . Où est ce qu’on en est ?

Je regarde mes amis, calmement et leur dit aussi simplement que possible : je ne sais pas et peut être…. Peut-être qu’on n’a pas besoin de savoir. Peut-être qu’on a juste à faire ce qu’on peut faire, autant que l’on peut, sans trop nous demander ce que ces gens, dont on ne sait finalement rien, se préparent à entreprendre. Un de mes amis, je l’appellerai Pierre, me regarde et dit « tu sais que l’on raconte que des sommes immenses ont déjà été collectées pour cette soi-disant rébellion alors qu’en définitive ils n’ont rien fait ? Tu sais qu’on raconte qu’ils ont même acheté des maisons, envoient leurs enfants à l’étranger ? ». Je me tais. Mes amis me racontent des noms, leurs grades, les contacts qui ont déjà été émis, les coups de fils entre ces gens et des membres de la diaspora. Je réponds que j’ai déjà participé à plusieurs d’entre eux. Pierre me demande ce que j’en ai pensé. Je réfléchis un moment et lui réponds que franchement je ne sais qu’en penser.

Est-ce vrai, est-ce faux ? Je n’en sais rien. Tout ce que je sais c’est que le 13 mai 2015, un nouveau chapitre s’est ouvert. Ce que je sais, c’est que lorsque les premières informations ont commencé à filtrer sur une jeunesse qui était prête à se battre et à mourir pour un idéal que j’ai du mal à appréhender, j’ai senti le souffle de la liberté, de la dignité souffler sur mon pays. Pour la première fois dans notre histoire, notre jeunesse a décidé de s’insurger contre une tyrannie sans aucune intention de promouvoir un quelconque groupe ethnique. Pour la première fois, face à l’éternel argument ethniste du CNDDFDD, a émergé une MAJORITE IDEOLOGIQUE. Notre jeunesse m’intrigue car différente de tout ce qu’on a connu jusqu’ici, inhabituelle dans ses actes et ses revendications. J’ai comme le sentiment qu’elle a compris, mis le doigt sur une ignominie dont elle est la seule à comprendre l’horreur, la folie. Et c’est à ce moment-là que je réalise que je dois comprendre ce qui a poussé nos jeunes à accepter de mourir plutôt que de vivre sous le joug de Nkurunziza. Comprendre ce que « Sindumuja » veut vraiment dire, au-delà de la rhétorique gouvernementale, des réseaux sociaux, des campagnes médiatiques et des manifestations. J’irai donc au Burundi, là où tout a basculé. J’arrive le lendemain.

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