2016: Journal d’un patriotes X: La Décision

2016 ; JOURNAL D’UN PATRIOTE X : LA DECISION

BURUNDI AFP PROTESTERS  ONE1960 : L’Afrique du Sud, sous le joug de l’Apartheid, voit une horreur sans nom, se dérouler sous ses yeux…la police sud-africaine ouvre le feu contre des manifestants dans les rues de Sharpville. Ces meurtres représentent soudain l’interdit à ne pas accepter, et finalement l’African National Congress (ANC), qui avait décidé d’utiliser la campagne de désobéissance civile comme outil de pression, se verra forcée de livrer une bataille armée sans merci, pendant plusieurs années contre le régime oppresseur de l’Apartheid. Umkhonto We Sizwe, la branche armée de l’ANC est créée.

Commence ainsi une lutte jonchée d’épisodes lourds, douloureux comme la mort du commandant Chris Hani, l’assassinat en 1989 du jeune Stompie Seipei Moketsi, l’emprisonnement de Winnie Mandela et les morts d’Oliver Tambo et Albert Lutuli. Une lutte qui se termine finalement sur le chant de victoire de « Nkosi Sikelel’ iAfrika … ».

Les sud-africains en 1989 voient ainsi se dessiner la possibilité réelle de l’effondrement du régime de l’apartheid. L’euphorie, à cet instant, de Mzee Mandela pourrait presque faire oublier que celui qui recevra en 1993 le prix Nobel de la Paix fut jadis traité de terroriste, qu’il a croupit dans les geôles de Robben Island pendant 27 ans, qu’il y a laissé son mariage, sa famille, et presque sa vie. Le plus important, à ce moment-là, et ce qui est juste, c’est le triomphe de la décence et résistance humaine contre le Mal. C’est de savoir, pour tous ces guérilleros et révolutionnaires, que le peuple sud-africain a vaincu sa peur du blanc et s’est levé comme un seul homme pour soutenir ce en quoi ils ont cru et ont eu foi. Leur dignité. C’est de savoir que finalement, même quand la guerre n’était pas sûre d’être gagnée, qu’ils perdaient leurs combattants, que la peur restait là, tapie comme un ogre gourmand. Malgré les débuts poignants, les hésitations, les trahisons des leurs, ils étaient là, unis, prêts à recueillir et célébrer une victoire durement acquise.

De Sharpville à Bujumbura

2015 : Des manifestations commencent à Bujumbura, Ijenda, Ngozi, Bubanza, Bururi. ….Réprimées dans le sang, elles s’affaiblissent et prennent bientôt la forme d’un plaidoyer féroce, multiforme, commencé par une diaspora disparate, inexpérimentée mais de bonne volonté et fortement engagée, cette dernière sera plus tard par différents groupes : jeunes, femmes, exilés politiques. Des noms vont émerger : CNARED, MFFPS, Synergie, RAJEB, HANGAMA, MIJB etc. En un an, des groupes armés se formeront : FOREBU, RED TABARA, Mouvement de Résistance Populaire, Mouvement Patriotique Chrétien…Pour certains, une cacophonie dure à supporter, pour d’autres, une aubaine à ne pas rater afin de se faire entendre, connaître, pour d’autres encore, l’occasion de se rassembler et se battre comme un seul homme, un appel qui ne peut être ignoré car un peuple se fait tout doucement massacré.

2016 : Les groupes, politiques ou autres, s’enlisent. Pour la diaspora, un immobilisme, la graine de l’ancien système, semble avoir pris racine : des activités discontinues, un mutisme complet sur les enjeux du moment, à savoir l’urgence de mettre tout de côté pour préparer, appuyer et soutenir leurs compagnons d’armes indiquent l’absence d’une lecture actualisée de la crise. Parfois, j’ai comme l’impression que nous, les burundais, n’avons pas ce qu’il faut, ce qui est requis pour gagner une guerre comme celle nous opposant à un régime fasciste comme celui Nkurunziza. Il est clair que ceci exige un changement total de mentalité, de modus operandi, mais plus important…un changement de vision et compréhension du monde, tel que ce dernier nous est apparu en ce jour fatidique, le 26 avril 2015.

Ainsi on devrait avoir dit au revoir, il y a belle lurette, à tout ce qui nous rappelle de près ou de loin à ‘ce nouveau système’ qui nous écœure tant. Se focaliser, ne travailler, ne vivre que pour la victoire, cette chanson qui nous a déjà pris tant d’enfants…tant de vies. Mais qu’en est-il, vraiment ? Aurais-je le courage d’ouvrir cette fenêtre défendue, bien scellée dans mes pensées de burundais, du ‘mutoto wa muville » ? Pourrais-je dire ces mots qui me viennent à l’esprit à chaque fois que je vais rencontrer mes « frères de lutte », nos chers » politiciens » mais surtout ces ‘chers membres de la diaspora burundaise » ? Lâcheté ? Non, pas encore, je n’oserai pas.

J’ai 44 ans, 4 enfants, membre d’une diaspora burundaise dans un pays occidental et…j’ai parfois honte pour mon peuple, les burundais. J’ai honte de voir mes compatriotes continuer à savourer leur bière comme si de rien n’était dans leurs capitales adoptives. Honte d’entendre nos chers présidents d’associations burundaises se taper dans le dos en murmurant, entre deux verres de bière ou deux coups de fils WhatsApp « mbe womenya ayo ma groupes ariho ? ageze he ? ». Honte. Une honte honteuse, mordante car cachée, voilée, sous la culture lisse, sans heurts d’’ubushingantahe », de cette angoisse qui nous étrangle à l’idée de trop « s’avancer » de trop ‘déranger le statu quo ». J’essaie de participer à toutes ces tables rondes, j’écoute et parfois, je me sens perdu. J’ai levé la main une fois en voulant poser une question mais à la fin, je me suis retenu.

L’impression de poser une question comme dans une classe d’étudiants, ou un séminaire m’a rempli de malaise. Je me rappelle que c’est un ancien notable, un de nos ex président qui parlait, discourait devrais-je dire. Un ton posé, soigné, une élocution claire, des idées précises, un peu trop peut-être, comme c’est le cas de tous nos politiciens chevronnés. J’ai l’impression d’être en face de professeurs émérites présentant le résultat de recherches ardues sur un sujet qu’ils maitrisent parfaitement. Ce serait des étrangers, on ne sentirait nullement la différence…avons-nous été tellement oppressé, corrompu que l’on a perdu notre capacité à se mettre en colère, à s’indigner ? Est-ce vraiment des burundais parlant du Burundi ? Un malaise m’envahit car, je repense à l’ANC, aux cambodgiens, timorais de l’Est, aux rwandais que j’ai rencontré au cours de ma vie…leur ton était tellement différent, convaincu de leur cause au risque d’apparaitre insensés, fous…mais n’est-ce pas cette même folie qui a habité et nourri nos Rwagasore, Lumumba, Kwameh, Ghandi, Malcom X ? Sharpville…quel a été le ton de Steve Biko lorsqu’il s’est adressé à ses élèves, ses amis ? A-t-il pleuré ? Peut-être. Serait-ce que nos larmes se sont taries, à jamais ?

Je m’assieds, et écoute les derniers racontars, l’existence ou non existence du FOREBU, l’absence d’organisation du RED TABARA. On est tous devenus des experts politico-militaires à l’exception de ceux qui, pour des raisons qui m’échappent encore, tiennent à garder une distance jalouse avec ceux-là même avec qui ils mènent ce combat que l’on qualifie, souvent à tort, de…. « Crise politique ». A tort, car loin de privilégier des enjeux politiques cette crise nous interpelle au plus profond de nous-même. Elle nous touche et nous bouleverse en dévoilant nos inaptitudes, nos faiblesses, notre petitesse mais souvent, comme dans un moment de grâce inouïe : notre potentiel. C’est sur ce potentiel que mon esprit s’arrête, un moment. Oui, le potentiel est là, tangible : il se retrouve dans ces jeunes qui ont dit non à une institutionnalisation de la violence, de la terreur, et en sont morts ; dans ce groupe hétéroclite d’individus qui ont décidé de prendre les armes et de se lancer un défi insensé : sans aucune expérience antérieure en théorie et pratique de guerre de libération, ils ont décidé de marcher contre un régime issu du maquis et imprégné de 30 ans d’idéologie de génocide. Et c’est à ce moment précis que je décide d’aller voir ces gens, leur parler, essayer de comprendre. Oui, comprendre afin de pouvoir expliquer à mes filles, mes fils, à ma femme, pourquoi en 2016, un petit pays pauvre de l’Afrique de l’Est traverse une guerre d’indépendance contemporaine.

2 réflexions sur “2016: Journal d’un patriotes X: La Décision

  1. je ne sais pas qui tu es et ce nest pas le plus important. Tu es un homme, et tu te définits bien en kirundi « uri umugabo ». et moi qui te tappes le dos sans te parvenir, j’y suis en ma facon dans la kibira, car c’est de là qu’est toujours venu la libération du peuple burundais et cette fois ci j’y attends l’indépendance de mon peuple. bienvenu mon cher frère.

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